Par Boaz Blackie Keizire

J’ai passé une grande partie de ma carrière assis dans des salles où l’Afrique s’exprime avec clarté sur ses ambitions pour l’agriculture. J’ai également passé une grande partie de ma carrière à voir cette clarté se dissiper avant d’atteindre l’agriculteur.

Je me souviens de l’un de mes premiers engagements à l’Union africaine, où les ministres de tout le continent ont réaffirmé leur engagement envers la Déclaration de Malabo. Le langage était précis : augmenter les investissements publics, stimuler une croissance agricole de 6 %, éliminer la faim. Des années plus tard, je me suis retrouvé dans un cadre totalement différent – une réunion de petits exploitants agricoles dans l’ouest du Kenya – à écouter des agriculteurs décrire les retards dans la livraison des engrais, la faiblesse des services de vulgarisation (conseil agricole) et l’impossibilité d’accéder aux crédits les plus élémentaires. Le fossé entre ces deux salles est celui que nous devons désormais combler.

Ce fossé n’est pas un échec des idées. C’est un échec de l’exécution. Dans le cadre de mon travail de soutien aux programmes de l’AGRA (Alliance pour une révolution verte en Afrique), j’ai constaté à quel point les bonnes politiques échouent souvent au moment de leur application. Les stratégies sont élaborées mais non chiffrées. Les budgets sont alloués mais non exécutés. Les programmes sont lancés mais non suivis. Et plus critique encore, les agriculteurs et les PME, les personnes mêmes que ces politiques sont censées servir, se retrouvent à naviguer dans des systèmes qui ne communiquent pas entre eux.

Pour un agriculteur, ce « déficit de mise en œuvre » n’est pas un concept abstrait. C’est la différence entre recevoir des intrants à temps pour les semis ou ne pas les recevoir du tout. Pour une PME agroalimentaire, c’est la différence entre obtenir un fonds de déroulement ou devoir fermer une ligne de transformation. Les financements innovants doivent atteindre le dernier kilomètre, et pas seulement la salle de conférence.

Une leçon que j’ai apprise à plusieurs reprises est que l’on célèbre souvent l’innovation bien avant qu’elle ne soit déployée à grande échelle. Lors d’une visite de terrain en Zambie et au Mozambique, j’ai appris comment un changement de politique apparemment simple – le passage de la distribution physique d’engrais à un système numérique de bons électroniques (e-voucher) – a transformé le quotidien des agriculteurs. Ce qui avait commencé comme un projet pilote touchant un peu plus de 200 000 agriculteurs s’est aujourd’hui étendu à plus d’un milieu d’agriculteurs à l’échelle nationale, avec une meilleure transparence, une livraison plus rapide et une participation accrue des distributeurs privés d’intrants (agro-dealers). Pour un agriculteur, c’est à cela que ressemble l’innovation : non pas un nouveau produit financier dans un rapport, mais un accès opportun aux intrants grâce à un système qui fonctionne.

Nous nous demandons souvent pourquoi les banques commerciales ne prêtent pas au secteur agricole, alors que celui-ci contribue à hauteur de 20 à 30 % au PIB de l’Afrique et emploie plus de 60 % de la population active. La meilleure question à se poser est plutôt : pourquoi les banques devraient-elles déployer plus de financements dans les systèmes agroalimentaires ?

Les banques réagissent rationnellement aux incitations que nous créons. Au Nigeria, le cadre de la NIRSAL (Mécanisme nigérian de partage des risques fondé sur des incitations pour le crédit agricole) a permis de débloquer plus de 70 milliards de nairas pour le financement de l’agro-industrie en 2025 seulement. Au Kenya, le mécanisme de garantie de crédit a soutenu des milliers de PME, bénéficiant à plus de 4 300 bénéficiaires avec un excellent taux de remboursement de 93 %.

Ces succès ne sont pas des cas isolés. Ils sont la preuve que l’agriculture est bancable lorsque les politiques partagent les risques, améliorent les données et réduisent les coûts de transaction.

Cependant, les politiques doivent renforcer la résilience face aux chocs climatiques tout en consolidant les systèmes nationaux de production alimentaire. La résilience climatique et la souveraineté alimentaire sont désormais indissociables. Partout en Afrique, les chocs climatiques ne sont plus des risques futurs, ce sont des réalités quotidiennes. Selon un rapport de l’Organisation météorologique mondiale de 2025, l’Afrique a connu sa décennie la plus chaude jamais enregistrée, les sécheresses et les inondations perturbant de plus en plus les systèmes alimentaires.

J’ai vu cela de près dans le nord du Ghana, où des pluies irrégulières raccourcissent les saisons de plantation, et en Afrique australe, où les cycles de sécheresse deviennent mais intenses et moins prévisibles. À l’inverse, l’investissement à long terme du Maroc dans l’irrigation illustre ce qui est possible lorsque les politiques alignent les infrastructures et l’adaptation au climat.

L’un des changements de politique les plus transformateurs dont j’ai été témoin est le passage à une gouvernance axée sur les données. Par le passé, les programmes de subventions étaient souvent confrontés à des fuites et à des inefficacités. Aujourd’hui, les systèmes numériques tels que les registres d’agriculteurs, les paiements mobiles et le suivi en temps réel permettent d’apporter un soutien avec une transparence et une responsabilité bien plus grandes. Il ne s’agit pas seulement d’une mise à niveau technique. C’est un changement fondamental dans la manière dont les États interagissent avec les agriculteurs et les marchés.

J’ai vu les deux côtés de cette histoire : les engagements de haut niveau et les réalités vécues par les agriculteurs et les PME. Ce qui est clair pour moi, c’est que l’Afrique sait déjà ce qu’il faut faire : passer du dialogue à la mise en œuvre.

Le test ultime pour les plateformes de dialogue telles que le prochain sommet sur le Financement durable des systèmes agroalimentaires (FINAS) 2026 ne sera pas la qualité de ses panels, mais la solidité de ses résultats. Le FINAS 2026 doit défendre le passage du dialogue à l’action de manière sans complexe. Le Sommet doit affirmer clairement que la mise en œuvre est la forme la plus importante de politique de financement agricole.

L’Afrique n’a pas besoin d’une autre conférence qui diagnostique le problème. Elle a besoin d’une plateforme qui catalyse les solutions. Si le FINAS 2026 parvient à aligner les politiques, le financement et l’exécution dans un système cohérent, alors il ne sera pas seulement pertinent. Il sera catalytique. Sinon, il risque de devenir une simple salle de plus où l’Afrique s’exprime avec force, mais d’où les agriculteurs repartent chez eux sans aucun changement.

« L’Afrique n’a pas besoin d’une autre conférence qui diagnostique le problème. Elle a besoin d’une plateforme qui catalyse les solutions. »

 

Boaz B. Keizire est Directeur de la Politique et des Capacités de l’État à l’AGRA, et a également été membre de l’Aspen New Voices Fellowship en 2017.

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