Inondation, chômage, promesse d’Eldorado : « Les larmes de Mossane » suit deux jeunes Sénégalais jusqu’à l’embarcation qui doit tout changer, et remonte jusqu’aux causes qui les y poussent.
Quand plus aucune porte ne s’ouvre
Moussa Coulibaly est l’aîné d’une famille paysanne de Gouloumbou, village ruiné par une inondation. Les promesses d’aide du gouverneur restent sans suite, la faim s’installe, et c’est à lui, en tant qu’aîné, de sauver les siens. Porteur au marché de Tambacounda, laveur de voitures à Kaolack, vendeur à la criée au marché Colobane de Dakar : le travail acharné ne suffit jamais. Ce sont les récits de traversée et de réussite en Europe qui finissent par le convaincre.
Mossane, elle, embarque pour d’autres raisons : rejetée par sa famille après un viol qu’elle a osé dénoncer, elle a confié son fils à une pouponnière de Dakar et économisé, comme domestique chez une famille d’expatriés, de quoi payer une place sur une pirogue. Pour elle comme pour Moussa, la mer est devenue la dernière option quand toutes les autres se sont refermées.
La traversée, sans détour
Partis la même nuit de Thiaroye-sur-Mer, Moussa et Mossane se rencontrent en pleine traversée de l’Atlantique. Le roman décrit sans détour la soif, la maladie, les morts à bord, les hiérarchies sociales qui s’effacent devant l’océan. Mossane meurt avant d’atteindre l’autre rive. Recueilli par les garde-côtes espagnols puis rapatrié, Moussa songe d’abord à se venger du passeur, avant de renoncer et de reconstruire sa vie autour de la promesse faite à Mossane : retrouver l’enfant qu’elle a laissé à Dakar.
Dans le roman, un personnage rappelle le bilan humain de ces traversées : plus de 60 000 morts en dix ans sur les routes migratoires, dont les deux tiers jamais identifiés. Une statistique que la fiction transforme en visage, en nom, en histoire.
Un désespoir à l’échelle du continent
La fiction s’appuie sur une réalité que les organisations internationales documentent chaque année. Sur la seule route Atlantique vers les îles Canaries, l’ONG Caminando Fronteras évoque environ 10 000 morts pour la seule année 2024. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, 25 556 ressortissants d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale sont arrivés en Europe en 2025 par des voies irrégulières, tandis que 3 845 personnes mouraient ou disparaissaient sur ces mêmes routes, des chiffres que l’OIM qualifie elle-même de minimums.
Le Mali est directement concerné par ces routes : une partie des candidats à l’exil transitent par Bamako puis Gao, avant de rejoindre l’Algérie, le Niger ou la Libye. Beaucoup y sont exploités ou victimes de traite bien avant d’atteindre la Méditerranée, selon l’OIM Mali. Comme au Sénégal, l’inondation, le chômage des jeunes et l’absence d’opportunités locales restent, d’un pays à l’autre, les moteurs les plus cités du départ.
Une fiction, pour ne pas réduire les candidats à l’exil à des chiffres
En reliant l’histoire de Moussa à celle de Mossane, « Les larmes de Mossane » refuse de réduire l’émigration clandestine à une statistique ou à un débat politique. Le roman rappelle que chaque pirogue qui prend la mer porte des trajectoires singulières, une inondation, une injustice, une promesse à tenir avant de porter un espoir d’Eldorado.
« Les larmes de Mossane » est le troisième livre de l’écrivain sénégalais Paul Sédar Ndiaye, publié début 2026 au Lys Bleu Éditions.
Fatoumata Gadjigo














