Aujourd’hui, le secteur mondial de la nutrition se trouve à la croisée des chemins : baisse des aides, rareté des ressources, impacts du changement climatique et hausse du coût d’une alimentation saine. Ces facteurs freinent les progrès en matière d’amélioration de la nutrition. À travers l’Afrique, alors que les nations s’efforcent d’améliorer la production, de réaliser des gains économiques, de stimuler le commerce alimentaire et de renforcer la résilience, un fossé important demeure dans les environnements où les choix alimentaires se font quotidiennement — la malnutrition, sous toutes ses formes, persiste encore.

Pourquoi ? Parce que nos systèmes alimentaires actuels ne sont ni conçus ni financés pour répondre aux besoins nutritionnels. Alors que les dirigeants se préparent à se réunir au Forum sur les systèmes alimentaires africains à Dakar du 31 août au 5 septembre, il faut affronter une vérité essentielle : les systèmes alimentaires qui n’assurent pas la nutrition échouent tout simplement. Notre véritable mesure de progrès doit passer de « produire plus » à « nourrir mieux ».
Malgré une production croissante, de nombreux ménages africains restent en insécurité nutritionnelle. Un agriculteur peut cultiver un champ de maïs à haut rendement, mais servir à ses enfants des repas riches en amidon et pauvres en légumes, fruits ou protéines animales. Les programmes d’alimentation scolaire peuvent se développer, mais s’approvisionnent souvent auprès de grands transformateurs axés sur le volume, plutôt que sur la diversité nutritionnelle. Ces contradictions révèlent un désalignement : nous transformons les systèmes pour les volumes, et non pour les résultats qui comptent vraiment — la nutrition et la santé. Pourtant, des solutions éprouvées existent déjà : innovations dans les systèmes alimentaires, fortification à grande échelle, et progrès agricoles — mais elles ne sont pas encore déployées à grande échelle.
La nutrition doit être reconnue comme le critère central de performance des systèmes alimentaires africains. Or, aujourd’hui, des régimes nutritifs demeurent hors de portée pour des millions de personnes. Plus d’un milliard d’Africains ne peuvent pas se permettre une alimentation saine. La sous-nutrition touche le plus durement les familles les plus pauvres, les femmes et les enfants en étant les principales victimes. L’Afrique est la seule région où le retard de croissance a considérablement augmenté au cours de la dernière décennie — passant de 61,7 millions en 2012 à 64,8 millions en 2024 —, un signe de sous-nutrition chronique. Plus de la moitié des femmes en âge de procréer souffrent d’anémie.
La sous-nutrition et les carences en micronutriments entraînent mortalité et morbidité infantiles, limitent le développement cognitif et les résultats scolaires, et réduisent la productivité à vie. En Afrique subsaharienne, la sous-nutrition coûte chaque année aux gouvernements et économies entre 3 et 16 % du PIB, tandis que les pertes mondiales de productivité dues à la malnutrition sont estimées à 3 000 milliards USD par an, dont une part substantielle provient de la population sous-alimentée du continent.
Dans de nombreux contextes à faible revenu, le coût d’un régime alimentaire sain est inabordable : les aliments riches en nutriments (fruits, légumes, produits laitiers, protéines animales) sont nettement plus chers que les féculents ou les collations ultra-transformées. Les estimations montrent que cette augmentation du coût est la plus forte en Afrique, atteignant 4,41 en parité de pouvoir d’achat (PPA) par personne et par jour. En Afrique de l’Ouest comme en Afrique australe, les légumes et les produits animaux représentent plus de la moitié du coût d’une alimentation saine, rendant un régime nutritif inaccessible pour la majorité. Par ailleurs, les chocs mondiaux ont alimenté l’inflation des prix alimentaires, frappant de plein fouet les pays à faible revenu.
Les enquêtes sur la diversité alimentaire des ménages révèlent ce que les données de rendement ne montrent pas : trop peu d’enfants reçoivent la variété alimentaire nécessaire à une croissance saine. Dans certains pays, moins de 25 % des enfants consomment le nombre minimum de groupes alimentaires par jour. C’est un échec de la conception des systèmes alimentaires, et une alerte : les efforts de transformation doivent être jugés selon leur capacité à offrir des régimes nutritifs, abordables et accessibles à grande échelle, pour tous.
Pour redresser la trajectoire, nous devons intégrer la nutrition dans tous les piliers des systèmes alimentaires — de la production aux marchés, en passant par les politiques et la commande publique. Cela signifie investir non seulement dans des initiatives spécifiques, mais aussi intégrer les solutions éprouvées dans les systèmes existants afin d’atteindre les communautés. Les plans agricoles nationaux devraient inclure des indicateurs nutritionnels tels que la qualité des régimes et la diversité des groupes alimentaires. Les programmes d’alimentation scolaire et les achats institutionnels doivent être repensés pour soutenir les petits producteurs qui cultivent des aliments diversifiés et riches en nutriments. Le développement des infrastructures doit prioriser les chaînes du froid et l’accès aux marchés pour les produits nutritifs périssables. Et les financements doivent être réorientés vers des filières telles que les légumineuses, les légumes-feuilles, les fruits, les produits laitiers et le petit bétail.
Des stratégies complémentaires comme la fortification alimentaire à grande échelle doivent également faire partie de la solution. L’ajout de nutriments essentiels aux aliments de base (farines, riz, huiles) renforce la résilience nutritionnelle, notamment en période d’insécurité alimentaire et de chocs climatiques. La fortification comble les carences dans les populations vulnérables et consolide les filets de sécurité nationaux en garantissant à tous un minimum de vitamines et minéraux dans leur alimentation. Cela mobilise le secteur privé au service d’un bénéfice de santé publique, dans un espace budgétaire pourtant restreint.
Alors que le continent vise à mobiliser 100 milliards USD d’investissements publics et privés dans les systèmes agroalimentaires d’ici 2035, il ne faut pas manquer cette opportunité d’intégrer la nutrition dans le modèle économique. Chaque dollar investi dans la nutrition rapporte 23 USD. La Fondation Gates s’engage à promouvoir la nutrition en intégrant des solutions à fort impact et fondées sur des preuves dans les systèmes de santé, d’alimentation et de protection sociale afin d’apporter les nutriments essentiels. De son côté, AGRA œuvre pour améliorer l’innovation agricole et l’adaptation afin d’assurer une résilience qui soutienne durablement des cultures riches en nutriments.
Dakar offre une occasion de mettre en lumière ce débat et de réorienter les politiques, les investissements et les partenariats afin de placer la nutrition au centre de la transformation des systèmes alimentaires. Cela prépare le terrain pour une collaboration visant à remodeler nos systèmes alimentaires en s’appuyant sur le dividende démographique et l’engagement de la jeunesse. Ne mesurons pas seulement les rendements à l’hectare, mais les nutriments par assiette. Donnons la priorité à la nutrition dans les politiques agricoles et alimentaires, investissons dans des infrastructures qui rendent les aliments nutritifs plus abordables et accessibles, développons la fortification alimentaire dans les systèmes existants, y compris les repas scolaires et la protection sociale, et soutenons les petits agriculteurs pour qu’ils produisent des denrées nutritives.
Ensemble, faisons en sorte que les systèmes alimentaires ne soient pas seulement conçus pour nourrir, mais pour bien nourrir.
Par Alice Ruhweza et Meetu Kapur
Alice Ruhweza est Présidente de l’AGRA et Meetu Kapur est Directrice, Nutrition, Global Growth and Opportunity à la Fondation Gates.













